Journal inquiet d'Istanbul - Tome 1 de Ersin Karabulut

Journal inquiet d'Istanbul - Tome 1 de Ersin Karabulut

Catégorie(s) : Bande dessinée => Divers

Critiqué par Blue Boy, le 31 mars 2025 (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, - ans)
La note : 8 étoiles
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Le Turc du futur

Auteur turc très populaire dans son pays, Ersin Karabulut nous raconte sa passion pour la bande dessinée. Depuis le plus jeune âge, après avoir découvert Tintin et les comics US, il rêvait d’en faire son métier. Cette autobiographie lui permet de retracer un parcours semé d’obstacles, alors qu’il n’avait pas forcément les bonnes cartes en main. Né dans les années 80 dans une famille d’enseignants aux revenus très modestes, il a grandi dans un quartier défavorisé d’Istanbul peu ouvert sur l’art. Au départ peu confiant en son talent, le jeune Ersin a su pourtant gravir, avec pour seule arme ses rêves, tous les échelons qui l’ont conduit à faire partie du gratin du neuvième art en Turquie. Il évoque également comment, en tant que caricaturiste, il a assisté à la montée de l’Islam et l’accession au pouvoir d’Erdogan, un autocrate conservateur peu enclin à accepter la contestation sous toutes ses formes, y compris par la plume ou le pinceau…

Istanbul, « pont jeté entre l’Orient et l’Occident », ville aux mille charmes où se côtoient modernité et tradition. Celles et ceux qui l’ont visité le savent, mais ce que beaucoup ignorent, y compris parmi les bédéphiles, c’est qu’en Turquie, la bande dessinée est un art très populaire. Ersin Karabulut en est le meilleur représentant, adoubé par Dargaud qui a su déceler le talent de cet auteur en publiant son autobiographie « inquiète ».

Ce « Journal inquiet d’Istanbul » s’avère tout bonnement passionnant. Car c’est avec brio que Karabulut raconte son histoire, dans cette Istanbul où il a grandi et dont on perçoit ici l’amour qu’il lui porte. La ville est un personnage à elle seule, et l’auteur la dessine beaucoup, pas de doute, on y est ! Ses rues animées, ses terrasses, sa vie nocturne, sa mosquée bleue et Sainte-Sophie, mais aussi bien sûr, ses quartiers moins clinquants et ses minarets, avec toujours des vues sur la Corne d’Or, magnifique et omniprésente.

Voilà pour le côté carte postale, qu’on ne va évidemment pas bouder, mais l’auteur nous montre également l’envers du décor, car l’un n’empêche pas l’autre… Avec une humilité qui l’honore, Ersin Karabulut nous invite à marcher dans ses pas, en énumérant tous les « croche-pieds » qui ont contrarié la réalisation de ses rêves, sans y réussir heureusement : environnement défavorable, tracas financiers divers d’un jeune homme sans le sou, parents aimants mais voulant pour lui un métier « bien plus raisonnable », petites frappes du quartier et influence grandissante et toxique des Islamistes… ce qui va inciter Ersin à se rapprocher de Beyoğlu, le quartier où il faut être quand on ne veut pas devenir ingénieur, le quartier des artistes, de la liberté…

Quand dans son enfance, Ersin s’était pris de passion pour Tintin, Astérix, Popeye et Superman, il pensait naïvement que les méchants n’existaient que dans les revues illustrées ou les comics. C’est sans doute le contexte politique de moins en moins laïc (la Turquie telle qu’on la connaissait jusque dans les années 2000 était héritière des valeurs d’Ataturk), de moins en moins tolérant avec l’irruption d’Erdogan, qui l’a conduit, de manière plus ou moins consciente (tout ce qu’il voulait, lui, c’était dessiner !), vers la caricature. D’abord dans le magazine Penguen, puis plus tard Uykusuz, dont il fut un des fondateurs. Et il s’en rendra compte assez vite lorsqu’Erdogan sera pour la première fois élu en tant que Premier ministre, que le nouvel « homme fort » n’est pas d’humeur à rigoler… Ersin commence sérieusement à flipper, envahi par un dilemme : doit-il continuer sur sa trajectoire, au risque de mettre en péril sa vie et celle de ses proches, ou tout arrêter ? Désormais, il est devenu un « grand garçon », en proie à des questionnements d’adulte, même si les héros de son enfance l’encouragent dans ses rêveries à continuer à se mettre à l’aide de son dessin en travers de ces nouveaux méchants…

Le grand talent d’Ersin Karabulut réside ici dans sa capacité à produire un récit fluide, avec un regard acéré et un humour un rien candide, renforcé par un trait dynamique très maîtrisé (incontestablement, il a beaucoup dessiné !), une ligne claire tout en finesse et un sens de la caricature percutant évoquant un Crumb en plus réaliste, sorte de croisement entre le style franco-belge et le comics US indépendant. La mise en couleur n’est pas en reste, l’auteur recourant à toute la palette disponible pour nous offrir de jolis dégradés, en évitant l’itération, et il faut l’avouer, c’est assez bluffant.

« Journal inquiet d’Istanbul » constitue une très belle découverte, et ce premier volume a déjà permis à son auteur de se faire connaître hors de Turquie (après une première BD parue en 2018 chez Fluide Glacial, « Les Contes ordinaires d’une société résignée »). Vous l’aurez compris, il s’agit là d’un vrai coup de cœur !

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