Onze sonnets et un sizain: Pour James Hepburn, comte de Bothwell
de Marie Stuart

critiqué par Eric Eliès, le 27 décembre 2024
( - 50 ans)


La note:  étoiles
Une suite de sonnets attribués à Marie Stuart (mais probablement faux)
Cette mince plaquette (onze sonnets et un sizain, en alexandrins ou décasyllabes) rassemble les poèmes, écrits en français, que la reine Marie Stuart écrivit pour son amant, James Hepburn, comte de Bothwell, qu’elle épousa plus tard, après qu’il eut fait tuer Henry Stuart, comte de Darnley, son second mari.

La vie de Marie Stuart, fille de Jacques V d’Ecosse et de Marie de Guise, fut très mouvementée et a nourri de nombreuses légendes. Reine d’Ecosse quasiment dès sa naissance, elle devint également en 1558, par son mariage avec François II, reine de France (à l'âge de 16 ans, soit un an de plus que François II !) avant de rapidement retourner en Ecosse à la mort de son époux, où elle épousa successivement Henry Stuart puis James Hepburn (dit Bothwell), suscitant le soupçon d’être complice de l’assassinat de son mari. En fait, les familles royales d’Ecosse, d’Angleterre, d’Espagne et de France ne cessaient de se guerroyer, de s’assassiner ou de manigancer des alliances pour favoriser leurs intérêts, le tout dans une ambiance de guerre de religion entre protestants et catholiques où on ne sait jamais très bien si la religion est le prétexte ou la cause du massacre, tant et si bien que, même après avoir lu deux fois la longue page wikipedia consacrée à Mary Stuart, je suis toujours incapable de tout comprendre aux complots et rumeurs qui entourent Mary Stuart, qui sera longtemps retenue prisonnière des Anglais, fera l'objet de plusieurs tentatives d'évasion préparées depuis la France et l'Espagne, et finira décapitée à 24 ans par la hache du bourreau (sur ordre de sa cousine Elisabeth 1ère, reine d’Angleterre, qui ne voulait pas la faire exécuter pour ne pas provoquer les Ecossais mais s’y résoudra finalement).

La présente édition ne s’embarrasse pas de ces subtilités historiques et se contente de quelques généralités qui ne disent rien des relations entre Mary, l’auteure des poèmes, et Bothwell, leur heureux destinataire. L’histoire des poèmes, telle qu’elle est présentée, est très étrange : il est dit, dans la note introductive (curieusement signée du nom de l'éditeur - arléa - comme un texte anonyme dont personne n'assumerait la paternité), que Mary les remit à Bothwell dans une cassette en argent, puis que les poèmes furent détruits par le fils de Bothwell, Jacques VI roi d’Ecosse devenu Jacques Ier roi d’Angleterre, mais qu’une copie de ces poèmes - qu’on croyait perdus à jamais - fut retrouvée (sans qu'on sache ni quand ni comment) à la bibliothèque de Cambridge. Or ceci est incohérent : si Jacques Ier avait tenu à détruire ces poèmes compromettants, pourquoi en aurait-il conservé une copie ? En outre – et là, l’erreur commise est grossière ! - Jacques Ier n’est pas le fils de Bothwell mais le fils de Mary et d’Henry Stuart !!! Enfin, on ne trouve aucunement mention de ces poèmes, ni sur la page wikipedia consacrée à Mary Stuart ni sur le site (en anglais) de la Mary Queen of Scots Society et, surtout, le site d’Arléa ne mentionne même pas l’ouvrage comme s’il l’avait retiré de son catalogue ! Ces poèmes seraient-ils des faux ? Pourtant, Marie Stuart a réellement composé des poèmes en français : elle maîtrisait parfaitement la langue ainsi que les règles de prosodie, que lui avait personnellement enseignées Ronsard, quand elle était une jeune adolescente se préparant à devenir reine de France. Le site de la Mary Queen of Scots society donne d’ailleurs deux poèmes en français de Marie Stuart, dont l’un écrit après la mort de son premier mari, François II, roi à la santé fragile et décédé très jeune, dont la mort la laissait seule et désemparée dans un pays qui n’était le sien que d’adoption…

Pourquoi tant de recherches et questions ? En fait, la lecture des poèmes, dont l’origine n’est pas précisée (la préface est capable de dire qu’ils furent remis dans une caissette en argent mais pas de préciser leur année de composition – avant ou après leur liaison et/ou mariage ?), m’a intrigué par son écriture absconse, comme si l’auteure cherchait à dire des choses sans les dire vraiment, comme si elle ne voulait pas prendre le risque d’être comprise trop facilement. Transparaissait l’aveu d’une femme amoureuse craignant de ne pas être autant aimée en retour mais il me semblait parfois presque lire un pastiche de la « Délie » de Maurice Scève. Cette volonté de mystère pouvait être légitime pour un ouvrage public, où le vrai message aurait été caché sous le discours apparent, mais cela n’avait aucun sens pour des poèmes personnels remis de la main à la main à la personne aimée. D’autant que plusieurs poèmes introduisent une troisième personne, dont on ne sait trop s’il s’agit de quelqu’un(e) que Mary jalouse (peut-être Anna, la femme de Bothwell, qui était d'origine danoise ou norvégienne ?) ou alors d’un dédoublement de la personne de Mary, comme si l’amante et la reine se querellaient dans la même personne. Bref, des poèmes suffisamment obscurs pour interdire une compréhension aisée et circonstanciée, ce qui est souvent la marque de faussaires brouillant le sens pour ne pas risquer d’être trop aisément démentis par des historiens… Je me suis donc lancé ce jour dans un petit travail de recherches sur internet, qui me semble avoir confirmé mon intuition mais j’écrirai sans doute directement à Arléa pour en avoir le cœur net.

A titre d’exemple, je recopie un des poèmes (censé avoir été écrit par Mary Stuart à la fin du 16ème siècle, vers 1566) :

Quand vous l’aimiez elle usait de froideur ;
Si souffriez, pour l’amour, passion
Qui vient d’aimer de trop d’affection,
Son deuil montrait la tristesse de cœur ;

N’ayant plaisir de votre grande ardeur
En ses habits montrait sans fiction
Qu’elle n’avait peur qu’imperfection
Pût l’affaisser hors de ce royal cœur.

De votre mort je ne vis cette peur
Que méritait tel mari et seigneur :
Somme, de vous elle a eu tout son bien

Et n’a prisé ni jamais estimé
Un si grand heur, sinon puisqu’il n’est sien
Et maintenant dit l’avoir tant aimé.