La Châtelaine de Vergy de Anonyme

La Châtelaine de Vergy de Anonyme

Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Théâtre et Poésie => Poésie

Critiqué par Eric Eliès, le 30 décembre 2024 (Inscrit le 22 décembre 2011, 50 ans)
La note : 9 étoiles
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Un court roman médiéval versifié, narrant l'amour tragique de la châtelaine de Vergy et d'un chevalier de la cour du duc de Bourgogne

Cette édition, richement documentée et annotée, présente l’un des romans d’amour courtois les plus célèbres de la littérature médiévale. Assez bref (moins de 1000 vers octosyllabes), le texte se lit très rapidement dans sa version en français moderne mais les éditeurs, qui en donnent également la version originale en vieux français, l’ont accompagné de commentaires et d’études qui, bien plus longs que le texte lui-même, le mettent en perspective, étudiant les antécédents (notamment dans des lais et dans « Tristan et Iseult ») et détaillant les variantes et reprises, allant jusqu’à reproduire in extenso l’une des nouvelles de l’Heptaméron inspirée des amours de la châtelaine de Vergy et la version publiée au 18ème siècle, dans l’anthologie du Grand Aussy.

L’histoire se passe à la cour de Bourgogne, au 13ème siècle. La nièce du duc de Bourgogne et un chevalier de la cour s’aiment d’un amour passionné et parfait et se sont promis d’en garder le secret. Ils ne se retrouvent qu’à la nuit, dans la chambre de la demoiselle. Pour faire savoir à son amant que la voie est libre, la jeune femme envoie son chien au verger. Pour son malheur, le chevalier, qui a la réputation de n’être engagé auprès d’aucune femme, suscite aussi l’attirance de la femme du duc. Et quand le chevalier, par fidélité à son amour mais aussi par loyauté envers le duc, refuse ses avances et les avantages qu'il pourrait en retirer, la duchesse, qui s'estime bafouée, en conçoit du dépit et de la haine et le calomnie auprès de son époux en prétendant qu'il la courtise. Le duc de Bourgogne, qui aime son épouse et ne doute pas de sa parole, se décide, après une nuit sans sommeil, à répudier ce chevalier mais, comme il l’apprécie beaucoup, il le convoque pour une explication. Celui-ci, réalisant la perfidie de la duchesse mais ne pouvant l'accuser à son tour, jure de son innocence puis s’effondre en larmes car il ne peut se résoudre à perdre la compagnie de celle qu’il aime. Le duc, troublé par la peine de son chevalier, lui demande alors de s’expliquer, et de lui dire si son cœur est déjà secrètement pris par une femme. En ce cas, le duc saura que le chevalier n’a pas fait d’avances à son épouse, qui se sera donc trompée sur ses intentions. Le chevalier est dès lors plongé dans un atroce dilemme : doit-il rester fidèle au serment de ne jamais révéler son amour, au risque de le perdre à jamais en étant chassé de la cour et condamné à l'exil, ou peut-il, pour le conserver, trahir sa promesse et révéler au duc son amour pour sa nièce ?

Le chevalier ne sait comment se tirer d’affaire,
car l’alternative est si rigoureuse
que les deux partis sont mortels pour lui.
S’il révèle la vérité tout entière
(et il la dira sous peine de se parjurer),
il s’estime perdu ; il n’est pire faute
que d’enfreindre le pacte
conclu avec sa dame et amie ;
il est certain de la perdre
s’il lui arrive de l’apprendre.
Mais s’il cache la vérité au duc,
il viole son serment et sa foi
il perd son pays et son amie.
Peu lui importerait son pays,
s’il lui restait son amie
qu’il craint plus que de tout perdre.
Et comme lui reviennent en mémoire
le bonheur délicieux et la joie
qu’il a goûtés dans ses bras,
il se demande alors, s’il la trahit
et s’il la perd par sa faute,
comment il pourra vivre sans elle,
puisqu’il ne peut l’emmener avec lui.
(…)
Le chevalier, dans ce tourment cruel,
se demande s’il doit révéler la vérité
ou bien la taire et quitter le pays.
Tandis qu’il est ainsi plongé dans ses pensées
sans savoir quel est le meilleur parti,
du fond du cœur les larmes lui montent aux yeux
sous l’effet de la souffrance qui l’étreint ;
elles coulent le long du visage
tant qu’elles lui inondent la figure.
Le duc en est bouleversé
et croit qu’il est une chose
que le chevalier n’ose lui dévoiler.

Je n’en dirai pas plus pour ne pas gâcher le plaisir de lecture de ceux qui viendraient à lire ce texte médiéval, plein de grands sentiments et de délicatesse dans leur exposé, mais, comme dans la plupart des drames amoureux, le dénouement, qui peut faire songer à ceux de « Tristan et Iseut » et de « Roméo et Juliette », sera tragique, plein de lamentations, de larmes et de sang. Ce qui est frappant dans ce récit médiéval, par rapport à ceux que j’ai déjà lus, est la condensation du récit sur les événements et le drame intérieur des quatre protagonistes (qui ne sont d’ailleurs même pas physiquement décrits !), créant une forte tension dramatique qui est un peu perdue dans les reprises ultérieures, notamment celle du 18ème siècle où le style est beaucoup moins direct, avec des fioritures dont le texte original du 13ème siècle, finalement plus subtil, avait fait l’économie.

Si l'origine et l'identité de l'auteur du texte sont inconnus, son succès et sa popularité sont attestés par les nombreuses copies médiévales (une vingtaine) et traductions qui nous sont parvenues et sont conservées dans des musées et des bibliothèques, sans compter les reprises et variantes ultérieures. La "châtelaine de Vergy", même si l'intrigue n'a pas toute la richesse et la profondeur de Tristan et Iseult ou des romans de Chrétien de Troyes, souligne, avec des passages émouvants d'une grande intensité dramatique, les tourments de l'amour, la fragilité du bonheur et les duplicités de la vie de cour.

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