Les partisans
de Aharon Appelfeld

critiqué par Poet75, le 2 avril 2025
(Paris - 68 ans)


La note:  étoiles
Un témoin de 17 ans
Sans écrire, à proprement parler, d’autobiographie, Aharon Appelfeld (1932-2018) s’inspira de ce qu’il vécut durant les années de guerre pour écrire chacun de ses romans, chacune de ses nouvelles. Ayant connu le ghetto, puis l’internement dans un camp, puis, après s’être évadé, la vie aventureuse dans les forêts d’Ukraine où il se cacha en compagnie d’autres marginaux, enfin un refuge chez des paysans qui acceptèrent de l’abriter et de le nourrir en paiement du labeur qu’il effectuait, Aharon Appelfeld, hanté sa vie entière par ces événements, ne cessa d’y puiser pour alimenter ses nombreux récits.
Conteur de premier ordre, Appelfeld donne la parole, dans Les Partisans, à Edmund, un garçon de dix-sept ans ayant rejoint une section de rebelles bien décidés à en découdre non seulement avec l’occupant allemand mais aussi avec leurs collaborateurs ukrainiens. C’est, entre autres, l’occasion, pour l’écrivain, de rectifier un certain nombre de préjugés sur les Juifs, tels qu’ils se transmettaient du côté autant du peuple que des soldats. Ces idées toutes faites s’expriment en particulier dans la bouche d’un médecin ukrainien réquisitionné de force pour soigner les partisans blessés et les réfugiés que ceux-ci réussissaient parfois à délivrer des trains de la mort. Pour Kranitzki, le médecin, les Juifs ne peuvent pas faire de bons soldats, d’une part parce que « c’est contraire à leur caractère », d’autre part parce qu’ils sont réputés pour accepter « leur destin en silence ». Or, à son étonnement, rien de tout cela ne se vérifie dans le groupe des partisans qui le contraignent à servir leurs intérêts.
Combatifs, valeureux, intrépides, les partisans osent des incursions pour combattre l’ennemi. Mais un grand nombre de leurs coups de main consistent à investir une maison ou une ferme pour se fournir, par la force s’il le faut, en vivres et en produits de première nécessité, parfois aussi en médicaments. Cependant, le récit réserve une belle surprise lorsque, à l’occasion d’une de ces razzias, ce sont des livres que l’on découvre et que l’on ramène au camp. Heureuse trouvaille pour Kamil, le chef de ce groupe de partisans, pour qui « vivre privé de livres équivaut à une mutilation ».
C’est un des aspects les plus remarquables de ce roman que la description de quelques-uns des personnages qui composent l’équipe des rebelles. Å commencer par Kamil, précisément, homme certes plein de courage et de vaillance au combat, mais également homme instruit et homme de foi aimant la Bible et la littérature hassidique tout en demeurant foncièrement libre, au point qu’il se définit comme un « anarchiste religieux ». C’est un chef controversé, dont les discours à connotation religieuse déplaisent aux communistes purs et durs, mais, en fin de compte, apprécié par ses hommes.
Se détachent aussi Felix, l’adjoint du commandant, excellent guide dans les combats, homme par ailleurs plutôt mutique et puisant sa sensibilité dans la musique. Des femmes font également partie du groupe, entre autres la vieille Tsirel, femme étonnante, mémoire du groupe des combattants, conseillère et inspiratrice qui prêche inlassablement l’amour : « Aimez et enseignez l’amour, dit-elle. Dans ce monde éphémère, nous ne possédons rien d’autre que l’amour. »
Edmund est le témoin éveillé et actif de ce groupe, de ses membres, de ce qui s’y passe, de ce qui s’y exprime. Lui-même, parfois, songe à sa propre histoire, à sa passion dévorante pour Anastasia, une fille qu’il connut au ghetto et aima au point de délaisser ses propres parents. Dans le groupe des partisans, plus d’un, sans doute, tout comme Edmund, a de quoi ressentir de la culpabilité. Mais le plus important, n’est-ce pas le testament de Tsirel, les mots qu’elle prononce avant de mourir : Soyez miséricordieux, et décuplez la miséricorde. »